Tribune Laure Bouguen HO KARAN

Parole libre de Laure Bouguen, Founder CEO de HO KARAN

Passer le cap de la crise, se remettre à l’ouvrage, reprendre une vie quasi normale mais sans oublier de tirer les leçons de  cet épisode inédit. Avec Le Palace, l’agence Nantes Saint-Nazaire Développement et Maddyness , nous avons voulu donner la parole aux hommes et aux femmes qui entreprennent pour sonder leurs visions et interrogations face à un contexte plus incertain que jamais. Dix tribunes libres sans figure imposée, pour prendre le temps de penser et de s’exprimer sur ce “nouveau” monde d’aujourd’hui.


Une fuite en avant

Je suis née en 1991. Et depuis ma naissance les médias et les politiques agitent les 3 mêmes épouvantails : le chômage, la croissance et bien sûr la dette.

On nous parle d’une conjoncture compliquée qui demande à ceux qui sont déjà les plus déshérités de se serrer encore plus la ceinture. Pendant ce temps une petite élite fortunée continue d’amasser à un rythme qui donnerait le tournis au derviche tourneur le plus aguerri. La main - soit disant invisible - qui régit ce système ne l'est pas tant que ça… Il n’y a rien de conjoncturel. C’est structurel. Le système est structurellement pété au profit de certains. Mais pour combien de temps ? A quoi leur serviront tous leurs dollars quand les plages de St Barth seront trop chaudes pour s'y lover, quand les guerres de l’eau séviront et que les épidémies continueront de frapper ? Je n’ai pas encore vu de masques en billets (pitié, ne leur donnez pas cette idée).

Notre modèle capitaliste néolibéral nous impose une fuite en avant : grossir, aller toujours plus vite, consommer toujours plus, en épuisant les ressources et les Hommes pour des prix toujours plus bas. Et honorer le dieu Argent, évidemment. Nous avons vulgairement balayé le cogito cartésien. En 2020, “consumo ergo sum”, je consomme donc je suis. Je vous propose de reprendre nos cerveaux, et de faire urgemment une expérience de pensée collective.

Réinventer notre système en convoquant des états généraux de l'humanité

Vous a-t-on déjà demandé dans quel monde vous souhaiteriez vivre ? En 1991 on m’a jetée dans un monde qui t’explique tacitement qu’il ne faut pas questionner son système. Evidemment on ne te dit pas “rentre dans le moule et ferme ta gueule”. On t’envoie à l’école à la place. Les marginaux sont alors pointés du doigt, comme une menace pour ceux qui oseraient défier le système. Comme s’il n’était pas possible d’être heureux dans une autre organisation du monde.

Il est temps d’imaginer la plus grande expérience de démocratie participative jamais créée : les Etats Généraux de l’Humanité. On mettra virtuellement autour d’une grande table des anthropologues, des bénévoles du monde associatif, des climatologues, des entrepreneurs, des soignants, des hackers, des psychologues, des femmes et hommes de ménages, des philosophes, des artistes, des Guaranis… Chacun partagera ses doléances et ses rêves, et répondra aux deux questions qu’on ne nous pose jamais :

« Dans quel monde souhaitez-vous vivre ? »

« Dans quel monde est-il possible de vivre collectivement et pérennement ? »

Car si nous avions pris la peine de passer le rêve du capitalisme au filtre de la réalité, nous nous serions bien rendus compte qu’il n’était pas pérenne.

Pas besoin d’atterrir en jet privé à Biarritz pour y participer. Les Etats Généraux de l’Humanité seront ouverts à tous ceux souhaitant participer à la création d’un nouveau rêve commun. J’ai l’intime conviction que ce grand questionnement nécessitera de reposer certains concepts, et en premier lieu celui de “nature”.

Repenser notre concept de nature

Dans certaines langues le mot « nature » n’existe pas. Comme le souligne l’anthropologue Philippe Descola « La nature, cela n’existe pas […] La nature est un dispositif métaphysique, que l’Occident et les Européens ont inventé pour mettre en avant la distanciation des humains vis-à-vis du monde, un monde qui devenait alors un système de ressources […] le capitalisme a besoin de ce sous-bassement que j’ai appelé le naturalisme ; c’est-à-dire cette distinction nette entre les humains et les non-humains, la position en surplomb des humains vis-à-vis de la nature. Alors là on peut parler de la nature comme une ressource à exploiter […] ” Quand nous aurons compris que Nous sommes la Nature, j’ose espérer que nous arrêterons de souhaiter vainement la dominer, comme un chien qui court après sa queue. 

Source : https://reporterre.net/Philippe-Descola-La-nature-ca-n-existe-pas

Justice, respect et solidarité

Les chances qu’on s’accorde sur une vision commune sont sûrement infimes. Mais si nous n’y arrivons pas, l’absence de conscience et d’harmonie collectives nous mènera au chaos. Il faudra ensuite célébrer ce rêve pour le partager, et nous aurons besoin pour cela des industries créatives : écrivain.es, cinéastes, musicien.nes… Chacun aura son rôle à jouer.

J’espère en tous cas que dans ce nouveau système nous réaliserons que le contraire de la pauvreté ce n’est pas la richesse. Le contraire de la pauvreté, c’est la justice. Et le monde de demain sera juste et solidaire ou ne sera pas.

Ps : évidemment dans ce nouveau monde nous mettrons du chanvre partout… Pour nous soigner, pour nous vêtir, pour nous nourrir, pour nous loger et sûrement pour un peu plus nous aimer.